« Ce vent, ce sable, ces étoiles, et ce soleil »

Antoine de Saint-Exupéry

« Ce vent, ce sable, ces étoiles, et ce soleil »

[circa 1937].
6 pages en 6 feuillets (210 x 270 mm) à l’encre noire.  

 

Beau et long texte inédit sur le désert, ses oasis et ses hommes : un avant-goût de Terre des hommes, qui contient en son milieu – et sans doute pour la première fois – trois termes qui résument l’œuvre même de Saint-Exupéry : du vent, du sable et des étoiles. 

Ces termes seront d’ailleurs le sous-titre de l’exposition organisée en 2019 par Gallimard ainsi que celui des éditions des oeuvres complètes publiées en 2021, dans la collection Quarto :

l’oeuvre d’Antoine de Saint-Exupéry est faite de vent, de sable et d’étoiles : là réside sa profonde humanité” (Alban Cerisier, in Présentation de l’exposition Gallimard).

Ces trois termes accolés étaient, à l’origine, ceux qui devaient titrer le roman pour lesquels ces notes sont rédigées. En décembre 1938, à l’imprimerie de Lagny-Sur-Marne, Saint-Exupéry change sur les épreuves le titre Étoile par grand vent par Terre des hommes, que son cousin André de Fonscolombe lui a proposé. Le livre sort en février 1939 publié par les Éditions Gallimard. Aux États-Unis, le livre est publié par les éditions Reynald et Hitchcock. Saint-Exupéry laissé le soin à Lewis Galantière, chargé de la traduction, de choisir le titre. Ce dernier revient sur la première intention de Saint-Exupéry et les termes présents ici, repris mots pour mots : l’ouvrage paraîtra en juin 1939 sous le titre de Wind, Sand and Stars.

Le manuscrit présente de nombreuses ratures et corrections, attestant l’intention d’en publier tout ou partie. Sa rédaction se situe dans l’année 1937, alors que Saint-Exupéry vient de participer au tournage du film tiré de Courrier Sud.

Ces notes, en grande partie inédites, font partie des sources essentielles du roman existentiel de Saint-Exupéry à venir, publié en 1939. Un fragment entier de ce texte sera repris dans Terre des hommes. Antoine de Saint-Exupéry évoque les « routes escarpées de l’Atlas, (…) ces crevasses dans la falaise où commence la mer (…) » … Pourquoi l’homme ne veut-il pas quitter les villes ? « Celui qui vécut la nuit dans le désert, auprès d’un feu transi, et qui voit lentement paraître vers l’est les étoiles… Je n’avais qu’à franchir mon souvenir pour la retrouver […]. Ce vent, ce sable, ces étoiles, et ce soleil. Et installé là pour les conserver, l’homme. […] Marchant de poste en poste on le retrouve qui vous tape sur l’épaule et qui vous désaltère, […] dans ces oasis parmi les palmiers et les putains […] ou s’il chemine en caravane portant ses pacotilles peut-être d’un bled à l’autre mais aussi ses amours […] et ses regrets et ses désirs » …

Suivent de belles évocations des oasis marocaines : « J’avais atterri au Maroc à l’occasion d’une piste. Et j’avais logé à Foued el Hassan et Goulimine, ces postes présahariens déjà oasis avec leurs palmeraies, leurs eaux courantes et ces laveuses de linge qui font le miracle des oasis. Tout à coup le domaine des hommes cesse dans la terre blanche et le sable ». Goulimine (Guelmin) est une ville du sud-ouest du Maroc, chef-lieu de la province du même nom et capitale de la région Guelmim-Oued Noun. Le nom de la ville, prononcé « Agwelmim » provient du berbère et veut dire « lac » : la ville se trouve à quelques kilomètres de l’oasis de Tighmert, qui compte parmi les plus belles oasis du sud marocain. Et un peu plus loin, c’est la fameuse Plage blanche, souvent décrite par Saint-Exupéry : « une plage de sable sans discontinuité sur près de 50 kilomètres, côtoyée de dunes ocre qui, de loin, la confondent en un trait blanc filant, rectiligne et insondable, sous le ciel », souvenir de ses descentes le long des côtes, lorsqu’il reliait le Sénégal durant la période de l’aéropostale. Saint-Exupéry retrouve ensuite celui qui « a été notre interprète sur la ligne, pendant des années, vers Beyrouth. Il est caïd de quelque part ».

Puis il évoque le capitaine de Latour, qui raconte un épisode de la guerre du Rif : ce passage a été repris, avec des variantes et sans le nom de l’officier, dans un article de Paris-Soir du 4 octobre 1938, « Il faut donner un sens à la vie des hommes », partie du reportage « La Paix ou la Guerre ? » dont une grande partie est consacrée à la guerre d’Espagne. Retravaillé, ce fragment sera ensuite intégré à Terre des hommes (chap. VIII, cf. Pléiade, t. I, p. 277-278 et 356-357)] : le capitaine reçoit des parlementaires d’une tribu de la montagne, quand son poste est attaqué par une autre tribu ; ses hôtes l’aident à repousser l’attaque. « Le lendemain c’est à eux d’attaquer Latour. Mais avant la bataille un émissaire vient le trouver. / – Hier nous t’avons défendu. Nous avons dépensé pour toi trente cartouches. Rends-les-nous. / – C’est régulier… / Latour les rend, en grand seigneur, ces balles qui lui sont destinées. […] Il m’a raconté cette histoire. Et il se tait et je me tais. Et je sais bien ce qu’il regrette. Cette noblesse dans les rapports humains. […] Je pouvais bien lui demander « justifiez-la moi, votre guerre ? » Il me répondrait de travers parce que l’on a des concepts. Et qu’il faut bien, tant bien que mal, se justifier. Mais au fond il n’y croira pas, ni personne. Ça c’est ma grande vérité sur la guerre ».

Rappelons qu’en 1935, quatre ans après la mise en liquidation judiciaire de l’Aéropostale, Saint-Exupéry ne s’est pas remis de cette aventure vécue avec intensité parmi les derniers chevaliers du ciel et racontée dans Courrier sud et Vol de nuit. C’est la fréquentation du désert qui l’avait amené à réfléchir sur un joli mot : apprivoiser, c’est-à-dire « créer des liens » … A Cap Juby, dix ans plus tôt, il s’était déjà attaché à percevoir des destinées en cours : Mermoz, Reine, Dubourdieu et Guillaumet ; ces rencontres lui avaient déjà fait rencontrer l’oasis, « patrie des fontaines », d’abord fantasmée dans l’enfance, désormais figure idéale en tant que racine de la civilisation qu’il conçoit et défend. En quête d’adrénaline, mais aussi d’argent, il tente alors avec André Prévot de battre le record de vitesse du raid Paris-Saigon. Mais dans la nuit du 31 décembre, il est obligé de poser en catastrophe son avion dans le désert, en Égypte. Les deux hommes connaissent alors quatre jours d’errance sans eau ni vivres, torturés par la soif et les hallucinations, avant un sauvetage inespéré par des bédouins. Depuis lors, et jusqu’à la publication de Terre des hommes, Saint-Exupéry multiplie les expéditions, principalement en Espagne et en Méditerranée, des deux côtés de la mer. De tous ces voyages, il accumule une très importante somme de souvenirs, d’émotions et d’expériences, qui lui servent à nourrir sa réflexion sur le sens à donner à la condition humaine, qui aboutira à l’écriture de Terre des hommes.

Ces précieux feuillets seront la matière même du livre à venir.

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