Billy Budd. Gabier de Misaine

Herman Melville

Billy Budd. Gabier de Misaine

Paris, [Neufchatel], Gallimard [Victor Attinger], 1935.
1 vol. (120 x 185 mm) de 198 p. et 1 f. Broché.


Edition originale de la traduction française.

Traduction de Pierre Leyris (pas de grands papiers).

Elle est ici donnée avec une couverture de relais des éditions Gallimard qui, à la fin des années trente, rachètent les droits des œuvres de Melville. Ils donneront notamment, pendant la guerre et dans la traduction de Giono, l’édition de référence de Moby Dick, avant que Giono ne donne son fameux Pour saluer Melville.

Exemplaire de René Char avec cette mention autographe : “Chef d’œuvre. R.C.“.

Merveilleux exemplaire, lu avec ferveur par le poète. Char, à l’instar de Melville, n’a rien d’un écrivain voyageur, ni même d’une plume géographiquement voyageuse. Ses territoires resteront ceux du Sud, de sa Provence. Il n’empêche. De Conrad à London en passant donc par Melville, le lecteur Char se rassasiera de leurs récits au grand air.

Billy Bud raconte, à bord d’un navire de guerre britannique, L’Avenger, en 1797, l’histoire d’un matelot timide et exemplaire qui suscite la haine et la jalousie irraisonnée du maître d’armes d’un navire. Ce dernier l’accuse à tord de fomenter une mutinerie. Sans défense, le jeune marin tue par accident son accusateur. Il est condamné à mort et exécuté, au grand dam du capitaine, pourtant plein d’humanité mais incapable de passer outre les règles navales. Le roman sera mis en scène à l’opéra en 1951 par Benjamin Britten, avant, dix ans plus tard, de devenir un excellent film réalisé par Peter Ustinov, d’après la pièce montée à Broadway en 1951 par Louis Coxe.

C’est un roman posthume de Melville, lequel entreprit d’écrire Billy Budd en 1886. Largement remanié, les dernières corrections qu’il laissa datent d’avril 1891, cinq mois avant sa mort, survenue le 28 septembre de la même année. Le manuscrit, toutefois, ne fut publié qu’en 1924, après avoir été retrouvé dans un… pot à biscuit !

Il est des romans dont les héros, leurs actions, leur caractère, leurs motifs d’agir ne se laissent pas saisir par les données de la biographie ou de la psychologie, selon ces caractérisations contingentes qui distinguent entre tous Emma Bovary, Swann, Bardamu ou le docteur Rieux. Et s’il est ainsi, c’est qu’ils incarnent au plus haut point, jusque dans les traits individuels de leur identité singulière, une essence, une Idée, de sorte que c’est bel et bien dans cette lumière transcendante, métaphysique, platonicienne en somme, qu’il convient de les appréhender. Ainsi en est-il du prince Mychkine, l’icône de la bonté, l’homme « positivement beau », dans L’Idiot de Fédor Dostoïevski, ou de Billy Budd, la figure de l’innocent parfait, dans le roman éponyme de Herman Melville qu’il laissa partiellement inachevé, l’année de sa mort en 1891 (…) Bien que relativement court, ce récit, à peine d’une centaine de pages, entre le roman et la nouvelle, sur lequel Melville travailla pendant cinq ans, modifiant profondément l’intrigue d’origine est, en apparence, d’une parfaite simplicité. Mais, lu de plus près, on se perd en perplexités, tant sont cryptées ou laissées inexpliqués les allusions à l’immense fonds théologique et philosophique dans lequel il plonge et s’enracine (…) : c’est le testament de l’impossibilité humaine de trancher entre les conceptions antagonistes du bien et du juste, telle qu’elles se donnent à voir et se manifestent dans la décision hautement discutable, quoique parfaitement raisonnée et raisonnable, de pendre Baby Budd, le Beau Matelot, l’innocent parfait vaincu par les forces du mal ou triomphant d’elles, comme on voudra.” (in Billy Budd. L’innocence et le mystère d’iniquité, par Michel Terestchenko, Revue Mauss, 2016, pp. 413 et sq.).

Plus récemment, il inspira une chanson de Morrissey (sur l’album Vauxhall And I, en 1994).

En effet, contrairement à nombre de poètes du xxe siècle, Saint-John Perse, Yves Bonnefoy, Philippe Jaccottet par exemple, Char n’a pas fait de longues études; il a quitté le lycée en classe de seconde, puis, après avoir vendu des fruits et légumes à Cavaillon, a suivi – de façon assez relâchée – une année de cours dans une école de commerce de Marseille. C’est donc un autodidacte dont le savoir n’est pas construit par les études, de façon organisée et systématique, chronologique, mais par des pratiques de lectures au coup par coup liées au hasard, aux découvertes dans des bibliothèques d’autrui, et aux amitiés (…) Contrairement à ce qu’il a pu affirmer, Char se révèle un grand lecteur de romans (…), s’inquiétant même : « On retraduit Histoires inquiètes sous le titre insipide d’Inquiétudes. L’admirable fin de Lord Jim: ‘c’était l’un des nôtres’ se dénature en: ‘c’était l’un de nous’ […] je suis honteux de ce gaspillage mental » ; Anne Reinbold témoigne par ailleurs que Char avait lu Melville, Conrad et Hamsun bien avant sa rencontre” (Daniel Leclair, in Bibliothèque d’écrivains : René Char, le poète et ses livres, 2018), et cet exemplaire le prouve : le “chef-doeuvre” n’est pas tardif, mais bien contemporain de la parution du volume.

Nous sommes là dans la toute fin des années 30, et Melville semble ensuite ne pas l’avoir beaucoup quitté : dans sa bibliothèque toujours, des éditions plus récentes, et des mentions, ci et là, dans son oeuvre. Tantôt, la phrase d’Herman Melville que Camus aimait entre toutes ses pareilles : «La vérité exprimée sans compromis a toujours des bords déchiquetés», que Char cité à plusieurs reprises ; Melville fait partie, avec Baudelaire et Van Gogh, de ses “dieux hagards”, et le poète – chose rare dans ses recueils – utilisera enfin une citation de Melville en épigraphe de Faire du chemin avec…, en 1976 : un hommage au poète que fut Melville, car c’en fut un, lui qui se consacra à une intense activité poétique dont témoignent les quelque 18 000 vers du monumental Clarel publié en 1876, ainsi que trois recueils en « vers mineurs ». Parmi eux, John Marr et autres marins en 1888, Timoléon, en 1891 et Derniers poèmes, d’où est extrait ce “The return of the Sire of Nesle” que cite René Char en ouverture de son recueil.

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