Aventures d’Alice au pays des Merveilles

Lewis Carroll

Aventures d’Alice au pays des Merveilles

Londres, Macmillan and Co., 1869.
1 vol. (132 x 190 mm) de 6 ff. et 196 pp., cartonnage éditeur bleu, sous emboîtage.

Édition originale de la traduction française, par Henri Bué.

Précieux exemplaire : celui de Jacques Lacan, qu’il offre ensuite à sa fille, Caroline.

L’exemplaire avait été auparavant la propriété de Sidney Williams, le premier bibliographe de Lewis Carroll (A Bibliography of the Writings of Lewis Carroll, London 1924). Son étiquette de bibliothèque privée figure sur la première garde, qui référence l’exemplaire sous le n° 51.

Le livre fondateur du « stade du miroir » et de la théorie de l’image, développée par Lacan en 1936. S

a fille Caroline, qui naît l’année suivante, portera comme troisième prénom celui d’Image. Une référence plus qu’explicite. Elle meurt accidentellement le 30 mai 1973, à Juan-les-Pins, renversée par une voiture conduite par un conducteur ivre.

La théorie de l’image, dite du « Stade du miroir », est une conférence écrite par Lacan à la fin de l’année 1935, qu’il utilise l’année suivante à Marienbad, lors du congrès psychanalytique international de l’Association psychanalytique internationale, quelques mois avant la naissance de Caroline-Image. Il aura par la suite retravaillé toute sa vie sur ce concept, jusqu’à le regrouper de façon plus générale sous le concept de l’imaginaire.

Difficile de ne pas voir les passerelles nombreuses entre la théorie du miroir et le chef-d’oeuvre de Lewis Carroll : ce dernier raconte, via le père d’Alice, et comme pour Lacan, que « le réel est l’impossible », l’impossible de la poésie qui soutient toute chose. L’adaptation de Tim Burton, qui fait la part belle aux théorie lacanniennes, ne dit pas autre chose dès son démarrage : la petite Alice, terrifiée par les personnages qu’elle voit en rêve, demande à son père : « Suis-je folle ? » ; « Oui », lui répond-il, « complètement toquée, mais tous les gens bien le sont aussi ». Les psychanalystes du Cercle Psychanalytique de Paris de Lacan ne s’y sont pas trompés, puisque, à l’unanimité, ils ont décerné le 29 avril 2010 – 29 ans après la mort de Lacan – le premier prix de Psychanalyse Lacanienne à Tim Burton pour son film.

Lacan, en définissant le stade du miroir (Miroir, du verbe latin mirare, « regarder avec étonnement ») définit celui du narcissisme primaire, ce moment unique et magique, où, face au miroir, l’enfant se saisit dans sa singularité : une forteresse imprenable, la même que l’honorable mathématicien Charles Lutwidge Dodgson sut réinventer dans son conte de fée, parvenant, grâce à son exceptionnelle imagination et en premier lieu sa porte magique, à traverser le miroir qui ouvre à une autre dimension.

Et Lacan de s’emparer de l’oeuvre de Carroll comme machine à remonter le temps, instrument de prédiction et loupe grossissante : ” C’est la psychanalyse qui peut rendre compte le mieux de l’effet de cette oeuvre “, déclarait-il en 1966, sur France Culture, à l’occasion du centenaire de la parution d’Alice au pays des merveilles : “c’est une oeuvre énigmatique dans la mesure où elle produit un malaise dont il découle une joie singulière, et où elle possède une prise considérable sur son lecteur sans qu’y soit évoquées les notions de tragédie, de destin ou de jeunesse (…) C’est bien là le secret, et qui touche au réseau le plus pur de notre condition d’être : le symbolique, l’imaginaire et le réel “. Pour lui, seule sa discipline peut lever le mystère de cette oeuvre en convoquant notamment la “théorie du sujet”, qui explique comment Lewis Carroll, en s’adressant à la petite fille, peut tous nous atteindre : “c’est parce qu’Alice incarne une entité négative qui porte un nom que je n’ai pas à prononcer ici si je ne veux pas embarquer mes auditeurs dans les confusions ordinaires (…). Il n’est pas vain qu’Alice apparaisse en même temps que “L’origine des espèces” dont elle est, si l’on peut dire, l’opposition. Le registre épique s’exprime comme idylle dans l’idéologie. La corrélation des dessins dont Lewis Carroll était si soucieux nous annonce les bandes dessinées” (Jacques Lacan à propos d’Alice au pays des merveilles, France culture, 1966).

Lacan avait déjà abordé quelques années plus tôt le sujet d’Alice, notamment dans son Séminaire, VIII : « Swift et Lewis Carroll sont deux auteurs auxquels, sans que j’aie le temps d’en faire un commentaire courant, vous ferez bien de vous y reporter pour y retrouver beaucoup d’une matière qui se rapporte de très près, aussi près que possible, si près qu’il est possible dans les oeuvres littéraires, à la thématique dont je suis pour l’instant le plus proche [il s’agit de la « fonction symbolique du phallus »] » (Séminaire VIII, 1960-61, Seuil, 2001, p. 297-298).

Jacques Lacan est sans doute en possession de cet exemplaire lorsqu’il rédige sa théorie, dans les années 30, avant de l’offrir, dans les années cinquante ou soixante, à sa fille.

Le faux-titre porte l’ex-libris « Caroline », au tampon encreur.
Au décès de cette dernière, en 1973, l’exemplaire retournera dans la bibliothèque du psychanalyste.

Sur l’oeuvre :

Le 4 juillet 1862, Lewis Carroll n’était encore que le révérend Charles Dodgson, simple professeur du Christ Church College d’Oxford, lorsqu’il parti en barque sur le fleuve Isis compagnie du révérend Duckworth et des trois soeurs Liddell : Charlotte, Edith et Alice. Pendant cette promenade d’une dizaine de kilomètres, Carroll improvisa une histoire pour distraire les fillettes. Deux ans plus tard, il offrit un manuscrit illustré de cette histoire à Alice Liddell sous le titre de Alice’s Adventures Underground. Trois ans plus tard, en 1865, Macmillan and Co publièrent la première édition de Alice’s Adventures in Wonderland, illustrée par John Tenniel.  Cet illustrateur, autodidacte, intégra le journal Punch en 1850 comme dessinateur et caricaturiste. Les bois gravés qu’il exécuta pour Alice font partie des chefs-d’oeuvre de l’illustration à tel point qu’ils sont indissociables du texte de Carroll.  L’association se répéta pour la suite des aventures d’Alice : Through the Looking-Glass (1870) et The Nursery Alice (1890).

Cette première édition française, traduite par Henri Bué chez le même éditeur, suit d’un mois l’édition allemande du texte et reprend l’ensemble des gravures de l’édition anglaise. Le traducteur était le fils d’un collègue de Lewis Carroll à Oxford, professeur de français. Henri Bué eut toutes les peines du monde pour arriver à une traduction sensée et fidèle à l’esprit du texte, surtout pour les jeux de mots et les nombreuses chansons.

Elle n’eut qu’un succès limité comparé à la redécouverte d’Alice cinquante ans plus tard par les surréalistes et particulièrement par Louis Aragon, qui, en traduisant en 1929 La Chasse au Snark, ouvrit la voie à une réception de l’oeuvre toute différente, et la fit rentrer dans l’imaginaire collectif. « Les deux Alice ne sont pas des livres pour enfants mais plutôt les seuls livres pour lesquels nous devenons enfants » : c’est ce qu’en dira Virginia Woolf. Jacques Lacan entrera ensuite en scène.

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