Ah si je pouvais passer ma vie à faire de la vaisselle comme je préférerais !

S.l.n.d. [Klarskovgaard près de Korsör, Danemark, 7 janvier 1949]
6 pp., à l'encre, signée.

Belle et importante lettre : " Mon vieux, voici le chapitre 2 (semi-brouillon) de Féérie (…) Il m'en faut couvrir environ 80 000 ainsi pour un roman de 600 pages. Ah si je pouvais passer ma vie à faire de la vaisselle comme je préférerais ! (…) Je lis les échos de presse sur mon compte véritablement effroyables. Ils sont effroyables en ce sens qu'ils démontrent que la France n'existe plus. Tout au contraire. Que Guignols est venu. La presse collaboratrice n'en a même pas parlé. Je n'ai eu qu'un éreintement de De Lesdain, agent lui chevronné de la Gestapo dans un hebdomadaire où il me reprochait avec violence de m'occuper de collaborateurs du passé au lieu de choisir des sujets de romans dans les atrocités terroristes et les horreurs du maquis…(…)".
Céline après 18 mois dans les prisons danoises s'est réfugié sur les bords de la mer baltique, chez son avocat Thorvald Mikkelsen. Il achève Guignol's 2, reprend Féerie et ce qui deviendra Foudres et flèches, dans un pavillon appartenant à Thorvald Mikkelsen, et entretient une correspondance abondante et quelques proches lui rendent visite : Pierre Monnier, Henri Mahé et Jean-Gabriel Daragnès, dont l'amitié, bien que tardive, fut réelle. Pendant l'Occupation, Daragnès se méfia de la " bande à Gen Paul ", mais Céline soigna sa mère " jusqu'à la dernière minute " (mars 1941) et Daragnès n'oubliera jamais son dévouement. C'est Daragnès qui met Céline en relation avec Paul Marteau et Jean Dubuffet, deux soutiens de l'écrivain lors de son procès.
La lettre fait référence à Jacques de Lesdain, dont on connaît essentiellement sa sombre activité sous l'Occupation, notamment à L'Illustration, où son titre de  « Rédacteur politique »  apparaît à la une de l'hebdomadaire, entre octobre 1940 et août  1944.
On connaît ses longs articles dans lesquels, durant ces quatre années, il distille sa pensée en louant les « bienfaits » de la collaboration dans une « Europe nouvelle ». Peu avant la Libération, il quitte Paris pour un hôtel de Sigmaringen et, selon André Brissaud «  se lamentait sur le sort de ses quatorze malles » perdues pendant la fuite. Il restera dans la ville dominée par le château des Hohenzollern jusqu'au 23 avril 1945 : huit mois durant lesquels il va poursuivre ses activités collaborationnistes, malgré les haines décuplées depuis la défaite.
Louis-Ferdinand Céline - autre exilé de marque promu médecin de la communauté française d'outre-Rhin - parla déjà de Jacques de Lesdain l'année précédente, dans une lettre à Charles Deshayes (24 août 1948) : « il est arrivé  à Baden-Baden avec 400 kilos de bagages. Il a occupé un appartement à l'hôtel Bären de Sigmaringen, furieux d'ailleurs de ne pouvoir résider au château. Sa femme allemande se livrait, ajoute-t-il, à un marché noir fort actif » : Céline évoque un « personnage absolument immonde, une crapule infinie, un vieux fonctionnaire saint prussien. Jamais, ajoute-t-il, je n'ai vu ni approché d'un aussi effréné propagandiste pro-boche ». Céline reviendra à la charge en 1957 dans un Château l'autre : "« Dans la collaboration, écrit-il,  y en avait trois qui boitaient pareil...d'une certaine « boiterie distinguée » : Lesdain,  Bernard Faye(sic) et Alphonse de Châteaubriant... Aucun par blessures de guerre, réformés n° 2 ... Ils avaient même leur sobriquet : les frères Boquillone ! ».
Une telle acrimonie de Céline trouve une partie de son explication dans la rancune tenace que Céline nourrit à l'encontre de Jacques de Lesdain, depuis la parution de Guignol's band en 1944, qu'il explique ici à Daragnès : « Je n'ai eu qu'un éreintement de De Lesdain, agent lui chevronné de la Gestapo dans un hebdomadaire qu'il rédigeait (...) où il me reprochait « avec violence » de m'occuper de « calembredaines du passé » au lieu de choisir mes sujets de romans dans « les atrocités terroristes des horreurs des maquis ».
Dans le corps de sa critique, publiée dans Aspects le 2 juin 1944, Jacques de Lesdain  avait notamment écrit à propos de Céline : « Il est heureux qu'il soit inimitable », déplorant « quelques centaines de pages bourrées de descriptions grossières, inlassablement répétées sans que se fassent jour des revendications en concordance avec les angoisses que nous subissons ».
A ses yeux, Guignol's band n'était qu'un  « kaléidoscope d'images pénibles, souvent ordurières », peuplé d'un « monde d'arsouilles, de lamentables comparses de déchets d'humanité ».
De Lesdain sera condamné à mort, par contumace, le lundi 6 février 1950, ainsi qu'à la confiscation de ses biens, le tout assorti de la dégradation nationale.
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