[12 novembre 1954]. 
2 pages en 2 feuillets (135 x 210 mm) sur papier à en-tête imprimé de la NRF.
Manuscrit autographe d'une lettre à Hubert Beuve-Méry, le directeur du journal Le Monde : Camus s'indigne des exécutions intervenues en Iran à la suite du renversement du gouvernement de Mohammed Mossadeh.
La lettre paraîtra dans Le Monde du 17 novembre 1954, avec quelques variantes. 
L'opération « Ajax », lancée par la CIA, reste pour de nombreux observateurs un modèle de subversion qui inaugure une longue série de coups d'État entièrement orchestrés par l'agence de renseignements américaine. Un rapport de la CIA, divulgué par le New York Times, révéla en 2000 le rôle joué par les services secrets de Londres et de Washington dans un événement qui bouleversa les rapports de forces au Proche-Orient. Pour la première fois, le 19 mars 2000, la secrétaire d'Etat américaine Madeleine Albright reconnaissait « l'implication » des États-Unis dans le coup d'État qui renversa le 19 août 1953 le Premier ministre du shah d'Iran, Mohammad Mossadeg, défenseur de la nationalisation de l'industrie pétrolière, alors sous domination britannique, ainsi que pour la démocratisation du système politique. Malgré le soutien populaire, la CIA et le MI6 apportent leur soutien financier et logistique au général Fazlollah Zahedi le 19 août qui porte Mohammed Réza au pouvoir, rendant à l'Anglo-Iranian Oil Company ses « biens pétroliers » sous le nouveau nom de British Petroleum (BP). La compagnie britannique contrôlait la vieille Perse depuis 1914, y prélevant 33 millions de tonnes de pétrole chaque année et ne reversant que 10 % de ses bénéfices aux Iraniens. Les compagnies américaines, autour de la puissante Standard Oil, profiteront également de l'affaire pour faire leur entrée sur le marché iranien. 
L'épisode démocratique est clos. Les partis d'opposition sont décrétés illégaux et la Savak, police politique, est mise en place avec l'aide des services secrets américains et du Mossad. La répression, dénoncée par Camus, frappe toutes les forces laïques et nationalistes jusqu'en 1955, laissant ensuite un désert politique dans lequel les prêches de Khomeiny s'enracineront. « En contrecarrant le nationalisme iranien, écrit Mary Ann Heiss, le conflit pétrolier des années cinquante a semé le germe de la révolution islamique » (Empire and Nationhood: The United States, Great Britain, and Iranian Oil, 1950-1954). « Mon seul crime, avait déclaré Mossadegh à ses juges, est d'avoir nationalisé l'industrie pétrolière et libéré mon pays de l'étreinte du colonialisme. » Arrêté et con¬damné à mort en décembre 1953, sa peine est réduite à trois ans de prison ; il sera ensuite détenu en résidence surveillée jusqu'à sa mort, en mars 1967. Son éviction consacrera l'échec de la première tentative d'un pays du tiers monde d'acquérir la maîtrise de ses richesses naturelles, nourrissant de profonds ressentiments chez les Iraniens jusqu'à la révolution islamiste de 1979.
« À lire la lettre que M. l'ambassadeur d'Iran a bien voulu vous faire parvenir, je crains que le gouvernement de ce pays ne se trompe sur l'état réel de l'opinion française en face des récentes exécutions iraniennes. Son représentant parmi nous semble croire en effet que seuls les milieux communistes et apparentés se sont indignés, et c'est pourquoi il se donne la peine de rétablir les faits (que ces milieux auraient déformés dans un esprit partisan) et surtout de démontrer la légalité des procès et des condamnations. À vrai dire il n'y aurait en effet aucune raison de se joindre à des protestataires qui n'ont jamais élevé la voix pour les exécutions, commises à intervalles réguliers derrière le rideau de fer (hier encore, 2 condamnations à mort) et qui repoussent la neutralité par un équilibre scrupuleux de haine et d'indulgence, la haine étant réservée à l'Amérique et l'indulgence aux pays de l'Est. C'est même la faiblesse de cette position qu'à force de faire silence sur une certaine catégorie de fusillés, on s'enlève tout pouvoir d'intervenir efficacement en faveur des victimes d'une autre catégorie. Mais justement le gouvernement iranien aurait tort de se reposer sur l'idée confortable que seuls les communistes et leurs alliés protestent contre ces exécutions. D'autres français le font aussi. Je ne discuterai nullement avec votre correspondant la légalité de ces condamnations. Je lui accorderai même, s'il y tient, qu'elles sont les plus légales du monde. Car ce qui fait sursauter devant ces exécutions ce n'est pas leur illégalité, que de si loin il est difficile d'apprécier, mais leur masse. Ce n'est pas, en un mot, leur qualité, mais leur quantité. On parle de centaines de condamnations, on vient d'en exécuter vingt-trois, on nous en promet d'autres. Quand même le gouvernement iranien aurait tout le droit écrit pour lui, nous ne pouvons lui reconnaître celui de massacrer à une telle échelle. Quelles que soient les raisons juridiques ou nationales qu'on évoque, on ne nous empêchera pas de penser qu'une telle boucherie, car c'en est une, n'a qu'un rapport lointain avec la justice et la dignité nationale qu'on prétend préserver en cette affaire. En même temps que beaucoup d'écrivains français qui ne sont ni des partisans ni des complices, je supplie donc M. l'ambassadeur d'Iran d'estimer à sa vraie valeur l'émotion soulevée chez nous par ces événements et d'user de toute son influence pour que les exécutions soient enfin arrêtées. »
Un réquisitoire humaniste de Camus contre la répression politique, opiniâtre et pondéré comme toujours.
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