Vol sur Arras [tapuscrit]

S.d. [New York, vers 1941]
202 p. (215 x 270 mm), sur papier pelure au filigrane "Fidelity Onion Skin".
Corrections manuscrites à l'encre noire ou au crayon. L'ensemble est relié en un volume de chagrin rouge, dos lisse, titre doré sur le plat.
Tapuscrit original signé.

Cette dactylographie, présentant des ratures et corrections au crayon noir d'une autre main que celle de l'auteur, fut offerte par celui-ci à l'une de ses proches amies new-yorkaises, Nada de Bragance, qu'il surnommait « Plume d'Ange » à cause de ses cheveux ébouriffés et dont le rire caractéristique aurait inspiré le « grelot » des étoiles du Petit Prince.

Envoi signé en tête : "Mon petit plume d'ange, j'ai bien besoin de te revoir. Je suis las. J'ai pris une charge bien lourde sur mes épaules et il n'est ni question de pouvoir vivre en paix en m'en débarrassant, ni de pouvoir respirer en l'assumant : drôle de chose que la conscience ! Évidemment il ne s'agit pas de vivre en mari-femme. Ça, c'est pour moi impossible. Mais le reste est déjà tellement, tellement amer ! Et puis voilà que mon petit livre va sortir. Et se préparent comme d'usage toutes les calomnies et jalousies. Tu vois ça d'ici la pègre des faux Français de New York, qui déjà remue. Je sens à mille signes fermenter le marais… Ah ! Plume d'ange que je suis triste, écœuré et las ! Voilà mon ours. Je n'en pense aucun bien - crois-le. Je l'ai écrit dans le désordre intérieur. Je n'ai pas réussi à dire ce que je voulais. Je te supplie de me câbler quand tu l'auras reçu et lu. Je t'appellerai immédiatement. Mais dis m'en déjà un mot par câble !

Destiné à célébrer l’héroïsme de l’aviation française dans la guerre, ce livre a été publié à New York le 20 février 1942, en anglais sous le titre Flight to Arras, et en français sous le titre Pilote de guerre ; puis en France chez Gallimard, le 27 novembre 1942, d’abord censuré par les autorités allemandes d’occupation, mais interdit le 11 février 1943, et diffusé clandestinement par les mouvements de résistance.

Le livre connut un grand retentissement aux États-Unis, dont Saint-Exupéry souhaitait l’engagement dans le conflit ; il fut vivement attaqué en France par la presse collaborationniste.

La BnF conserve un important manuscrit composite de cette oeuvre (Mss, N.a.fr. 25 126), donné par Helen Mac Kay, Américaine francophile, auteur de La France que j’aime, et marraine de Nada de Bragance à laquelle Saint-Exupéry offrit justement la dactylographie aboutie que nous présentons ici. La BnF conserve par ailleurs une dactylographie presque similaire de Pilote de guerre, offerte par Saint Exupéry à la musicienne Nadia Boulanger : dans la dédicace, Saint-Exupéry précise qu’il lui offre ici, à la fin de l’année 1941, « un des quatre manuscrits » (OEuvres complètes, II, Pléiade, 2009, p. 1317). Seuls deux ont été offerts avec dédicacé : celui de Nadia Boulanger et celui de Nada de Bragance.

Rien d’étonnant à ces offrandes : Nadia Boulanger et Nada de Bragance sont les amies de coeur de Saint-Exupéry,

Cette dernière était la femme d’un prince brésilien, de l’illustre famille de Bragance. Elle fréquentait Saint-Exupéry durant son séjour new-yorkais. D’une grande beauté, elle fait partie du cercle d’amis les plus proches de Saint-Exupéry à Newy York, avec Nadia Boulanger, Robert Boname, Pierre Lazareff, Jacques Maritain, les couples formés par ses éditeurs américains, Peggy & Curtice Hitchcock et Elisabeth & Eugene Reynal, Lewis Galantière, son traducteur ou encore Bernard Lamotte, son illustrateur.

Les dactylographies s’apparentant entre elles par leur format, leur composition d’ensemble et leurs corrections ; elles apportent des variantes par rapport au texte publié même si les deux versions restent très proches. Les corrections ici présentes montrent qu’il s’agit ici de la troisième version du dactylogramme, avant celui de la BnF qui semble être le dernier avant parution. Les deux autres dactylogrammes sont passés en vente publique, l’un en 1984 (Drouot), l’autre en 2012 (Artcurial). Ils sont tous les deux moins corrigés que les deux dernières versions, et ne sont pas dédicacés par l’auteur.

Ce dactylogramme contient la version non-expurgée d’une « guerre démente » : le texte propose celui voulu par l’auteur, avec la fameuse phrase « Hitler a déclanché [sic] cette guerre démente » (p. 21) qui fut amputée du texte publié en France. En cette période d’occupation, la Progagandastaffel contraignit Gallimard, qui avait demandé l’autorisation de publier, à supprimer cette phrase. Relevons que c’est le texte expurgé qui figure encore aujourd’hui dans l’édition de poche (Folio, p. 27), mais les éditeurs de la Pléiade l’ont rétablie (p. 125, cf. aussi commentaires p. 1304). Le tapuscrit comporte encore quelques paragraphes qui seront supprimés dans la version imprimée (dernier §§ des f. 170 et 171).

Provenance : Nada de Bragance ; Drouot (Vente, Paris, 4 décembre 1991) ; Christie’s, (Vente, Paris 20 novembre 2007, n° 95).

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