Il y a tout juste 89 ans, le 5 mai 1933, un volume de 402 pages sortait des presses de l’imprimerie Moderne, à Montrouge, pour le compte des Éditions Gallimard. Il s’agit du dernier roman d’André Malraux, « La Condition humaine ». Comme le souligna Jean Guéhenno à sa parution (in la revue Europe, déc. 1933), ce n’est finalement qu'une longue méditation sur l’Homme, mis en scène par le romancier : « On se plaint que l'auteur ait dû aller chercher jusqu'en Chine les moyens de définir notre condition. C'est cela même au contraire qui, à mon sens, fait de ce livre un livre exemplaire (…) tous nos désordres, toutes nos grandeurs nous y apparaissent transportées au-delà du monde, éloignées de nous comme pour un spectacle » - qui nous paraît encore si proche aujourd’hui..  


L'exemplaire du jour : 
est l’un de ceux d’un tirage spécial, effectué à la demande de Gaston Gallimard pour quelques uns de ses amis.
Une vraie rareté, puisqu’on ne connaît à ce jour que trois exemplaires avec cette couverture !

André MALRAUX
La Condition humaine 
Paris, Gallimard, (5 mai) 1933
1 vol. (120 x 185 mm) de 402 p., [1] et 1 f. Broché, boîte signée de Julie Nadot.
Édition originale.
Exemplaire imprimé du service de presse.
Envoi signé : « À la marquise de Crussol, avec le respectueux hommage d'André Malraux » enrichi d'un petit « dyable » dessiné.
Rare exemplaire sous couverture d'essai - il n'existe à ce jour que deux autres exemplaires avec cette maquette de couverture (librairie Faustroll, 2021 et l'exemplaire de Rouvre, passé chez Ader, 2022, n° 191). La dite couverture reprend un bois gravé, représentant une tête de mort à travers les yeux de laquelle sortent deux torches enflammées, vraisemblablement par Démétrius Galanis (1882-1966). 
Ce dernier collabora pour la première avec les éditions Gallimard en 1927, pour une livraison de 65 eaux-fortes pour illustrer Le Grand Meaulnes. C'est un an avant la création de la collection des auteurs étrangers chez Gallimard, "Du Monde entier", alors que Malraux y officie membre du comité de lecteur et comme directeur artistique, en plus d'être, depuis Royaume-farfelu, un auteur estampillé "maison". C'est à Galanis que Malraux délègue la confection de la vignette de couverture de cette collection des auteurs étrangers, dont le propos est de « Réunir quelques-uns des meilleurs romans étrangers présentés par des écrivains français connus et dont l'autorité garantisse au lecteur, parmi le nombre considérable des traductions de toutes langues, une qualité littéraire certaine. C'est par cette collection qu'ont été révélés Lawrence, Faulkner et Kafka. Tirage restreint numéroté, sur alfa, sous une couverture spéciale, et constituant authentiquement l'édition originale de chaque ouvrage». (Catalogue des Éditions de la NRF, 1936). Le motif sera utilisé pour chaque titre, comme fleurons central de couverture, jusqu'en 1961, où il est remplacé par un photographisme de Georges Guimbertaud, adapté par Massin. Malraux donnera, quelques mois après la parution de La Condition humaine, une admirable préface pour le premier texte de Faulkner paru dans cette collection, Sanctuaire. Malraux connaissait Galanis depuis longtemps : dès 1919, le jeune avait visité son atelier de Montmartre, et le premier texte de Malraux comme critique d'Art, en 1922, c'est en ouverture du catalogue d'une exposition du peintre grec qu'il le donne. 
L'exemplaire Evrard de Rouvre contenait l'explication de l'origine mystérieuse de ce tirage particulier : une lettre de Gaston Gallimard, montée en tête, donnait les précisions suivantes : « J'ai fait hier, à l'avance, pour quelques amis, des exemplaires spéciaux de «La Condition humaine» d'André Malraux. Je tiens à ce que vous soyez parmi les premières personnes qui connaissiez cet ouvrage remarquable... Ce livre exprime si bien toutes nos préoccupations, il est, à mon sens, si significatif, qu'en dehors de toute préoccupation commerciale je voudrais que vous le lisiez tout de suite... Il faut que vous sachiez que «La Condition humaine» est un des livres que je suis le plus fier d'avoir édité... »
Notre exxemplaire - un de ceux du service de presse, imprimé du S.P. au titre - a été offert par Malraux à Marie-Louise Béziers, Marquise de Cussol. 
Marie-Louise Béziers est née en 1904, dans une famille lorientaise ayant acquis fortune et notoriété dans les premières conserveries de poissons. A peine âgée de 20 ans, elle épouse le marquis Emmanuel de Crussol d'Uzès et tient à Paris l'un des derniers grands salons littéraires et politiques de Paris, que fréquente Malraux, avenue Henri-Martin (XVIe arrondissement). On y rencontrait des « parlementaires novateurs et de grands écrivains catholiques » : « la marquise de Crussol accueille la droite et la gauche, et se tient au centre », écrit une journaliste des Nouvelles Littéraires, le 7 juillet 1934. Ses auteurs préférés sont Valéry, Gide, Mauriac, Fargue, Malraux, Benda, Fernandez, Maurois, Durtain, Berl. Les hommes politiques sont moins cités, on ne sait pourquoi, mais Georges Mandel fait partie des assidus du mercredi. Elle fut, entre 1934 et 1940, la maîtresse de Daladier - ce sera la raison de son divorce en 1940 -  qu'elle influença fortement lorsqu'il fut question au cours de l'été 1939 d'une loi qui réprimerait les atteintes aux bonnes moeurs dans la presse et dans les livres  ; ce projet de loi eut comme premier effet d'amputer, préventivement, plusieurs passages de L'Ecole des cadavres de Céline. Lorsque la loi fut votée, le 2 septembre 1941, Céline ne manqua pas de fustiger dans Les Beaux Draps celle qu'il appelait « Mme de Broussol, née Plumier » : « La maîtresse richissime d'un de nos présidents du conseil, actuellement en prison, fut paraît-il à l'origine, à l'inspiration des « décrets de pudeur » récemment promulgués. Outre ! Décrets d'offusquerie ! de protection soi-disant de la morale et des familles ! [...] Madame, j'aurais des choses à dire si vous étiez encore en Cour, mais vous n'êtes plus aux faveurs... vous en entendriez des belles... »
Elle divorce du Marquis de Crussol, se sépare de Daladier... avant de se remarier avec son ex-époux en 1950 ! Veuve deux ans plus tard, elle prend alors en main l'avenir du Duché d'Uzès-Crussol, négligé par l'Education nationale qui y avait installé un collège puis un centre d'apprentissage qui, années après années, avaient dégradés les lieux. Elle mis alors toute son énergie et sa fortune pour sortir de l'oubli un patrimoine qui désormais lui appartient. 
Elle sollicite au début des années 60 alors Malraux en même temps qu'un autre de ses cousins - et futur ministre également - Maurice Herzog : lorsque le Ministre des affaires culturelles du général de Gaulle établit la liste des villes qui bénéficieraient de l'aide l'Etat pour sauvegarder leur patrimoine, elle plaide pour Uzès, au patrimoine architectural incomparable. Malraux prépare alors sa loi (loi Malraux du 4 août 1962), qui permet la réhabilitation de plusieurs milliers de logements et a contribué à la renaissance des centres villes historiques, sous réserve que la zone soit classée en Plan de sauvegarde et de mise en valeur du secteur sauvegardé, (PSMV). Les arguments d'Uzès séduisent André Malraux, qui classe le secteur en 1964. Pour le remercier, elle lui propose de venir visiter Uzès, mais l'écrivain ne fera pas le déplacement en terre ducale qui est, d'après lui, « plus loin que la Chine. » !
(Prix Goncourt 1933)
18504
© Librairie Walden, 2022 - D.R. 

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